Pourquoi on ne mange pas notre Saint-Laurent?

29 08 2021

Le Saint-Laurent, c’est à la fois un fleuve, un estuaire, un golfe.

C’est plus de 2000 km de côtes. À lui seul, il draine plus de 25 % des réserves mondiales d’eau douce et 80 % de la population du Québec vit sur ses rives dont la moitié y puise son eau potable.

C’est aussi un bassin comptant plus de 100 espèces comestibles toutes aussi délicieuses les unes que les autres. Il s’agit d’une situation exceptionnelle et nous pouvons, comme Québécois et Québécoises, nous considérer extrêmement chanceux et chanceuses de vivre tout près d’une telle étendue d’eau.

Or, plus de 80 % des ressources comestibles du Saint-Laurent sont exportées dans d’autres provinces ou à l’étranger. Le résultat? Les Québécois mangent des crevettes du Mexique ou des pétoncles d’Asie – dont la qualité et la fraîcheur sont souvent incertaines – alors que ces mêmes ressources sont disponibles ici.

Partout dans le monde, les régions attenantes à un plan d’eau connaissent, consomment et valorisent les produits de la mer. Pourquoi n’est-ce pas le cas ici?

Même si…

  • la pêche représente une activité économique importante au Québec qui nourrit nombreuses communautés côtières,
  • la demande domestique est non seulement présente mais de plus en plus forte,
  • nous savons qu’il est plus urgent que jamais de manger local,
  • et que les ressources du Saint-Laurent sont nombreuses,

… le Québec n’est pas un marché prioritaire. De sa propre industrie de la pêche.

Les ressources de notre Saint-Laurent sont d’une qualité exceptionnelle et de renommée internationale, mais ce sont les autres qui en profitent. Pendant ce temps, nous importons près de 90% des produits marins que nous consommons, produits qui sont souvent de piètre qualité, contaminés, sans système de traçabilité ou issus de commerces aux pratiques douteuses.

Quelles sont les raisons d’un tel modèle ? Elles sont multiples.

lEn voici quelques-unes:

1. Les longues distances entre les grands centres et les régions éloignées où sont pêchées la majorité des pêches. Notre réseau de transport est inadapté à cette réalité et même souvent inexistant. Les Québécois-es se sont donc tourné-es vers d’autres produits animaliers, qui sont encore aujourd’hui davantage ancrés dans leurs habitudes alimentaires. Et c’est sans compter, qu’historiquement, certaines espèces de la mer étaient souvent dévalorisées (on rejetait le crabe à l’eau!)

2. Un réseau de distribution oligopole, inadapté et désuet;

3. Une désorganisation des différents acteurs de l’industrie prenant racine dans un vieux modèle qui n’a pas changé depuis l’avènement de l’économie des pêches au Québec;

4. Le peu d’usines de transformation locales versus la grande demande. Cela motive d’ailleurs les pêcheurs, déjà épuisés par leur charge de travail quotidienne, à vendre seulement à 1-2 acheteurs internationaux qui s’arrachent nos ressources;

5. Des lobbys très puissants et le peu d’intervention de l’État pour améliorer le modèle, archaïque et basé sur le libre-échange, sauf pour en faire la promotion des exportations. Car exporter, c’est payant: les exportations de fruits de mer et poissons au Québec représentaient plus de 400M de $ en 2018.

6. Les nombreux freins à l’innovation et aux nouvelles façons de faire de la part de nos institutions gouvernementales. Les processus administratifs sont lourds et le système de quotas est complexe.

Parce que les enjeux sont visiblement multiples et parce qu’il n’est pas simple de démêler quelles ressources proviennent du Saint-Laurent, ni où se les procurer, le collectif Mange ton Saint-Laurent! vous tend la main avec cette plateforme. Elle vise à décortiquer les nombreux enjeux, à vous donner les moyens d’agir afin que vous puissiez manger votre Saint-Laurent. Nous ne voulons pas bannir les exportations, mais nous estimons qu’on devrait pouvoir se servir d’abord.

Notre rêve? Inverser la situation, comme l’explique Colombe St-Pierre à Christian Bégin dans cette vidéo. Que les pêcheries au Québec connaissent le même engouement que celui de l’agriculture. Que vous puissiez un jour commander votre panier de poissons frais pêchés au Québec, au même titre que votre panier bio.

Ce que vous pouvez faire ?

1. Vous réapproprier les ressources comestibles du Saint-Laurent en vous informant sur les espèces disponibles. Nous avons des fiches pour chacune d’entre elles à votre disposition (certaines sont en révision, à venir sous peu!);

2. Encourager nos poissonneries et leur montrer qu’il y a une demande domestique pour nos produits de la mer locaux;

3. Essayer la baudroie, le bourgot ou encore le flétan, des espèces disponibles toutes aussi goûteuses que celles que vous connaissez déjà. Le Saint-Laurent, c’est bien plus que le traditionnel crevette-homard-crabe !

4. Poser des questions à votre poissonnier ou à votre serveur au restaurant. Parce qu’un simple “D’où vient le poisson ?” peut initier une réflexion, une discussion.

5. Et surtout, diversifier les ressources que vous consommez et discuter du problème avec votre entourage!

Vous retrouverez sur cette plateforme web de l’information sur les divers acteurs, les défis et les projets relatifs aux ressources comestibles du Saint-Laurent. Vous pourrez aussi facilement trouver une poissonnerie ou un restaurant qui offre des espèces du Saint-Laurent près de chez vous. Nous vous partagerons des histoires inspirantes, ainsi que des recettes accessibles. Enfin, pour ceux et celles qui souhaitent aller plus loin, nous mettrons à votre disposition les recherches scientifiques des membres du collectif.

Pour en savoir plus, regardez cette vidéo de la série Carbone de Radio-Canada avec nos membres Colombe St-Pierre, François l’Italien et Emmanuel de Chasse-Marée.