Marcelle Jennis, pionnière de la pêche au féminin

Sep 28, 2022

Professionnelles de recherche au CIRADD-Innovation sociale

Drôle, déterminée, colorée, caractérielle, chaleureuse, passionnée… Des qualificatifs qu’on peut aisément employer pour décrire Marcelle Jennis, pêcheuse de homard à Tourelle, en Haute-Gaspésie.

Mais si toutes ces qualités font assurément son charme, un seul ingrédient est, selon ses propres dires, nécessaire pour devenir pêcheur.se : la passion.

Marcelle Jennis est née en Basse-Côte-Nord, à Gethsémani un petit village situé près de Kegaska. Amoureuse de la mer, elle estime être devenue pêcheuse par choix, même si la vie a bien fait les choses : « J’ai grandi une partie de ma vie sur l’eau, parce qu’on voyageait beaucoup par la voie navigable et j’ai grandi dans une pourvoirie les 16 premiers étés de ma vie. » En 1987, elle rencontre l’homme qui deviendra le père de son garçon, alors détenteur d’un permis de crabe. Elle pêche avec lui le long de l’île Anticosti, à Natashquan, à Havre-Saint-Pierre et à Sept-Îles. Après une interruption de quelques années dans les années 1990 pour travailler pour le barrage Denis-Perron (anciennement SM3), elle obtient son brevet de capitaine en 2002, décide de retourner en mer et de ne plus jamais la quitter. « Ça me manquait terriblement », explique-t-elle. Aujourd’hui, la pêcheuse passe une partie de l’année à Grande-Rivière, située dans la MRC du Rocher-Percé, où elle est propriétaire d’une maison et où elle entrepose son bateau dans la cour.

En avril, elle part vers Tourelle pour y pêcher le homard, tous les jours, jusqu’à la mi-juillet. « On se réveille à 3 h, on part à 4 h et on revient vers 9 h 15.  Quand le soleil se lève sur la mer, quand la boule de feu se lève, je suis déjà sur l’eau. C’est magnifique. Juste ça, c’est quelque chose à vivre. Il faut aimer ça, mais c’est tellement beau et c’est tellement magique », raconte-t-elle. 

« Je ne changerais pas de métier. Moi, je finis le 10 juillet, pis c’est comme pas assez. »

« Mais tout n’est pas que magie et il faut être prêt.e à surmonter plusieurs obstacles ».

Mais tout n’est pas que magie et il faut être prêt à surmonter plusieurs obstacles pour pratiquer le métier de pêcheur.se, particulièrement lorsqu’on est une femme et qu’on est l’une des premières à avoir voulu faire – et à avoir fait – sa place sur le Saint-Laurent. 

« Il y a eu beaucoup de fois où si je ne m’étais pas affirmée, si je n’avais pas pris position, je me serais fait manger la laine sur le dos”, se souvient-elle. “Au début, je n’avais pas de crédibilité. Pour les hommes, les femmes n’avaient pas le cerveau pour la mer. Mais, il faut tenir bon. » 

Et pour tenir bon, elle a tenu bon. Plus personne ne remettrait aujourd’hui en question la place de pionnière de la pêche au féminin sur le Saint-Laurent. Malgré tout, le métier continue de présenter ses défis. Au fil des années, la réglementation est devenue plus stricte. Les protocoles plus nombreux. La paperasse plus lourde. Un mal pour un bien, selon la pêcheuse : « Il faut déclarer plein de choses, comme déclarer les engins perdus en mer. Parce que, ce n’est pas une poubelle le Saint-Laurent! Je suis tombée sur plein de cages à bourgots l’autre jour, quand j’ai levé ma cage à homard, bien je les ai tous ramenés au quai. Elles étaient tellement rouillées, elles étaient dans le fond depuis 25-30 ans. J’ai enlevé une poubelle du Saint-Laurent. »

On comprend davantage son attachement à son environnement lorsqu’on connaît un peu plus son histoire. En Basse-Côte-Nord, Marcelle et sa famille ont toujours mangé ce que la terre et la mer avaient à leur offrir au gré des saisons. Personne ne les approvisionnait en hiver, alors ils faisaient des provisions l’été et l’automne, en cannant les aliments. Quand on dépend autant de son environnement, on apprend à le chérir et à le respecter selon elle.

C’est d’ailleurs pourquoi elle souhaite voir de plus en plus de Québécois.es manger les espèces du Saint-Laurent et les produits du Québec en général : « J’aimerais qu’on mange plus notre Saint-Laurent au Québec. Les produits du Québec. […] La nature fait bien les choses. Tout est interrelié. Tout, tout, tout. Quand tu vis de la mer, tu t’en aperçois plus on dirait. »

Marcelle aura transmis sa passion à son fils, aujourd’hui âgé de 24 ans, qui pêche le homard à Cap-Chat. « Il nous clenche tous! » s’exclame-t-elle en riant. Dans les prochaines années, elle souhaite voir le métier de pêcheur devenir plus accessible : « Ce n’est pas facile rentrer sur le marché aujourd’hui, ça coûte terriblement cher. Je trouve ça dommage. Il va falloir qu’il y ait des tables rondes pour trouver une solution. »

Mais quand on lui demande si elle choisirait à nouveau le même métier aujourd’hui, Marcelle est sans appel : « Bien sûr! Je ne changerais rien. »